La vie rêvée, ou l’emprise des images

La vie rêvée, ou l’emprise des images

Avez-vous eu la chance de voir le film La vie rêvée? Poser la question, c’est y répondre. Sorti en salle en 1972, ce long métrage de Mireille Dansereau est introuvable en ligne et n’a jamais été édité en DVD, encore moins en Blu-ray (si vous êtes chanceux, un VHS croisera peut-être votre chemin dans un bazar ou une vente d’inventaire d’un défunt club vidéo). À nos yeux, il s’agit là de l’une des plus grandes injustices concernant notre histoire cinématographique.

D’une grande qualité de mise en scène et d’interprétation, ce long métrage de fiction a la particularité d’être le premier réalisé par une femme au Québec. Cette production marque également le coup d’envoi de l’ACPAV (Association coopérative de productions en audio-visuel, qui depuis a produit, entre autres, plusieurs films de Bernard Émond et de Pierre Falardeau) et le premier rôle au cinéma du comédien Marc Messier.

Photo de tournage de La vie rêvée. Crédit : Daniel Kieffer

Mettant en vedette Lilianne Lemaître-Auger et Véronique Le Flaguais, La vie rêvée raconte l’histoire d’Isabelle et de Virginie, deux jeunes femmes qui travaillent dans une boîte de production de films. Bien qu’elles deviennent rapidement des amies, elles ont une opinion diamétralement opposée de la gent masculine. L’une est amoureuse folle d’un homme inaccessible, l’autre se veut plus libre, sceptique des représentations convenues du couple. Ensemble, dans un esprit ludique, elles s’inventeront un homme parfait, amant, père, ami, construit à partir d’images véhiculées entre autres par la télévision et la publicité. Une occasion pour Dansereau d’user d’une grammaire cinématographique riche et décomplexée, en phase avec une époque où les cloisons de la bien-pensance s’abattent une à une. D’ailleurs, on perçoit dans La vie rêvée une affinité avec d’autres films libres et radicaux qui ont questionné avant lui les attentes de la société face aux désirs des femmes, avec en tête le fabuleux Les petites marguerites de Věra Chytilová (1966), film-phare de la Nouvelle Vague tchécoslovaque qu’Antitube a présenté au mois de février dernier.

Cette liberté, rafraichissante encore aujourd’hui, s’est accompagnée à l’époque de son lot de critiques. Les hommes au sein de l’ACPAV ne se gênent pour questionner la réalisatrice sur ses intentions. Mireille Dansereau : « Ils disaient : « ‘Pourquoi ne choisis-tu pas un autre sujet, plus engagé, plus politique?’ alors que je considère que le simple fait de faire un film est un acte politique. Un gars voulait me faire changer la fin. D’autres critiquaient : ‘Ce n’est pas de vrais rêves de femme (comme s’ils savaient!). Et puis ce n’est pas assez structuré, pas assez logique.’ Or, je pense encore aujourd’hui que ce film a la logique de la vie intérieure, de l’imaginaire[1]. »

Photo de tournage de La vie rêvée. Crédit : Daniel Kieffer

Bien que La vie rêvée parvienne à l’époque à charmer le public à l’étranger et à remporter plusieurs prix, tant au Canada qu’ailleurs dans le monde, il tombe peu à peu dans l’oubli. Quelques projections éparses, principalement organisées par la Cinémathèque québécoise, permettent tout de même au film de renouveler son public. Remédier à cette situation, alors qu’il n’a pas été projeté à Québec depuis des dizaines d’années, revient à accorder notre voix à celle du critique d’Olivier Lamothe, qui a écrit sur le site Panorama cinéma en 2013 que « La vie rêvée agit comme le révélateur de l’ancrage temporel d’une subjectivité qui cherche à se reconnaître, et c’est en cela un outil d’émancipation qu’il ne faudrait pas laisser sombrer dans l’oubli ou le déni. »

Antitube présente La vie rêvée, réalisé par Mireille Dansereau, le samedi 21 avril à 14h au Musée de la civilisation. Une discussion avec la réalisatrice, animée par Marjorie Champagne, suivra la projection. Vous pouvez vous procurer un billet pour l’événement à cette adresse : https://lepointdevente.com/billets/lavierevee. Nous remercions la Cinémathèque québécoise et le Musée de la civilisation pour leur précieuse collaboration à cet événement unique.

[1] Source : Perspectives. «Mireille Dansereau : de la difficulté d’être femme et cinéaste.» Entrevue avec Mireille Dansereau. Perspectives (Montréal), December 22, 1973.

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